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Un pas dans la tradition avec La Maison de l’Espadrille

13.04.2026
8min

La Gazette des Commerçants a le privilège de pousser les portes d’une véritable institution du patrimoine artisanal : La Maison de l’Espadrille.

Nicolas Salin
Redacteur en chef
Jean-Claude Arauzo, co-dirigeant de la Maison de l’Espadrille, présente la diversité des collections : de la basket hybride à semelle de corde au modèle compensé plus citadin.
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Plus qu'une simple chaussure de saison, l'espadrille raconte ici une histoire de famille, de passion et de transmission. Entre respect des techniques ancestrales et audace créative, découvrez les coulisses d'un succès qui continue de chausser nos étés, mais pas seulement, avec une élégance indémodable. Une rencontre placée sous le signe de l'authenticité et du "Made in France".

Nicolas Salin : Pouvez-vous nous rappeler brièvement l’histoire de la Maison de l’Espadrille ? Comment est-on passé d’un atelier familial à une marque de référence nationale ? Comment l’entreprise a-t-elle réussi la transition d’un artisanat local des Landes à une marque distribuée aux quatre coins de la France ?

Le stockage et la logistique : des milliers de semelles de corde triées par pointures dans la zone d'entrepôt, prêtes à alimenter le flux continu de fabrication avant l’expédition vers les boutiques partenaires.

Jean-Claude Arauzo : Mes parents ont lancé l’Etablissement Arauzo en 1960 à Oloron-Sainte-Marie dans les Pyrénées-Atlantiques... Puis mon frère et moi-même avons repris l’affaire dans les années 70 et avons déménagé dans les Landes. Et c’est là que nous avons créé véritablement La Maison de l’Espadrille. Nous nous sommes alors développés en créant des magasins sur la côte.

NS : Parlons des valeurs de l’entreprise. Qu’est-ce qui constitue aujourd’hui l’âme de la marque ? La tradition, la créativité, le confort… ?

JCA : Avant toute chose, notre volonté a toujours été de conserver la fabrication artisanale de l’espadrille de A à Z dans nos ateliers avec un personnel qui travaille depuis très très longtemps avec nous ici à Messanges et qui connaît le savoir-faire de la fabrication de l’espadrille. D’ailleurs, nous avons changé d’atelier à plusieurs reprises, à chaque fois pour nous agrandir.

NS : Et pourquoi Messanges au final ?

JCA : Nous sommes arrivés d’abord à Vieux-Boucau, j’avais 14-15 ans, C’était une année creuse pour l’espadrille, l’usine tournait très peu. Notre comptable qui venait en vacances à Vieux-Boucau en parle à mes parents, nous dit que l’été il y a du monde, que nous pourrions vendre nos produits… Mon père, ni une ni deux, achète une caravane et nous avons passé deux mois au camping, pour « faire les marchés ». Par la suite, devant le succès, nous avons investi dans des magasins et déménagé définitivement l’usine d’Oloron à Vieux-Boucau en raison du temps de trajet. Nous finissions par nous rendre tellement souvent à Vieux-Boucau, généralement le vendredi en fin de journée, même en hiver, que mes parents ont fini par y acheter une maison, ensuite un bâtiment. Petit à petit, au fur et à mesure des années, nous nous sommes installés. Une année, à Goès, là où nous étions, il a fallu déménager parce que nous étions presque en centre-ville et donc sans possibilité d’agrandissement. Nous possédions déjà un dépôt à Messanges avec un terrain mitoyen vide que la mairie a bien voulu nous vendre. 38 ans plus tard nous y sommes encore... 

NS : A vous écouter, vous avez surfé sur vos intuitions et sur des opportunités.

JCA : Oui, voilà comment nous sommes arrivés à Messanges. Avant, du temps de mes parents, nous n’avions qu’une collection, nous ne travaillions que de l’été toute l’année. L’hiver, c’était la fabrication et le stockage. La diversification est arrivée plus tard avec les pantoufles, car avec mon frère nous voulions pouvoir facturer toute l’année, lisser l’activité ; les représentants ne vendaient qu’une saison, ils nous disaient qu’après l’hiver « ils n’avaient plus rien à vendre, que les clients les oubliaient », donc voilà pourquoi nous avons développé les collections d’hiver.

NS : Poursuivons sur l’héritage, l’ADN, l’identité de La Maison de l’Espadrille. Vous représentez la continuité d’une aventure née en 1960, vous nous l’avez dit. Quel est le plus précieux conseil que vos parents vous ont transmis ? Quel est le secret pour faire perdurer une maison familiale sans jamais perdre son identité ? Et si vous deviez définir l’ADN de la marque en quelques mots, lesquels choisiriez-vous ?

JCA : Artisanat et maîtrise de la fabrication de l’espadrille de A à Z. Aujourd’hui, même si nous sous-traitons une petite partie de la chaîne de production, notamment le sourcing des matières premières en Espagne, nous gardons cette maîtrise de la fabrication, c’est essentiel. Conserver ce savoir-faire artisanal nous a permis d’évoluer, de lancer de nouveaux produits.

NS : Dès le commencement, vous maîtrisiez déjà votre distribution…

JCA : En effet, de plus, nous sommes restés très présents auprès de nos détaillants, très réactifs. Si nous délocalisions tout, nous perdrions forcément de la réactivité. Nous ici, quand il y a un client à qui il faut livrer quelque chose de rapide, nous arrêtons tout et nous faisons ce que nous devons faire pour répondre à sa demande rapidement. Quand vous avez un sous-traitant et que vous lui demandez la même chose, en principe, il ne va pas tout laisser tomber, pour produire et livrer pour vous. De notre côté, nous possédons la réactivité totale qui nous permet de bousculer notre planning.

NS : Vous êtes centré sur vos clients.

JCA : Oui, mais certains aléas viennent perturber ce credo, notamment la difficulté croissante à trouver du personnel.

NS : Et pour quelles raisons selon vous ?

JCA : Déjà, par exemple, les piqueuses, comme dans la chaussure, le vêtement, il n’y a plus d’école, rien pour former. De plus, les personnes à qui on dit qu’il faudra souvent rester assis devant une machine dans la journée, car cela fait partie de la confection artisanale, se désintéressent du métier. Autre problème que celui de la partie piquage, le poste de travail où il faut être devant une machine dont la température peut monter relativement haut. L’image du travail à la chaine n’est pas attractive loin de là.

La zone de coupe et matières premières : atelier de confection et la table de découpe, où s'organisent les stocks de toiles, de biais et de tissus qui rythment la production saisonnière.

NS : Les difficultés en rapport avec la main d’œuvre ont donc des répercussions…

JCA : En effet, la filière est en grande difficulté en France, en témoigne la disparition des usines. Par exemple, l’usine de chaussures à Saint-Vincent-de-Tyrosse, qui a fermé.

NS : Oui, mais il vous faut tout de même recruter des stagiaires, des personnes intéressées par le métier, ce qui semble compliqué dans le contexte socio-économique tel que vous le décrivez.

JCA : Nous recrutons encore, mais effectivement, cela devient de plus en plus compliqué. D’autant que certains de nos employés, sans dire qu’ils partiront à la retraite demain matin pour simplifier, sont plus proches de la fin que du début de leur carrière.

NS : Justement, abordons la transmission. Comment préparez-vous la suite, notamment pour que l’esprit familial qui s’est maintenu jusqu’alors malgré la croissance de l’entreprise, et qui vous distingue, demeure ?

JCA : Aujourd’hui, nous pensons en premier lieu à stabiliser notre situation. Après plusieurs déménagements, nous en sommes à un point où nous ne voulons pas forcément agrandir davantage. En zone touristique, cela a été hyper complexe par le passé, pour l’avoir vécu à deux reprises. Alors, oui, nous pourrions aller à Dax par exemple, mais ce n’est pas l’idée. Nous sommes bien sur le site de Messanges. De plus, notre structure de personnel est agile en l’état, nous autorise la réactivité dont je vous ai parlé vis-à-vis de nos clients. En outre, nous pouvons fabriquer autre chose que des espadrilles, par exemple les pantoufles…

NS : Vu que l’entreprise s’appelle quand même la maison de l’espadrille, cela pourrait devenir problèmatique non?

JCA : Oui, en effet. Mais en fin de compte, aujourd’hui, en grossissant le trait, il faudrait presque changer le nom et s’appeler La Maison de la Pantoufle. Parce qu’en fin de compte, la saison d’hiver de la pantoufle est égale à la saison d’été, alors qu’au commencement les proportions tournaient autour de 80% en faveur de l’espadrille, voire 90% la première année. Puis tout s’est équilibré. Le phénomène du Covid dont nous aurions pu penser qu’il nous gênerait nous a fait remonter, grâce à la pantoufle. Les gens restaient chez eux, en intérieur, cela a boosté les ventes et au final a contribué à cet équilibre des deux produits.

NS : Parlez-nous un peu de vos liens forts avec l’Espagne concernant la fabrication.

JCA : Malheureusement, en dehors de deux ou trois artisans à Mauléon, et de petits artisans, il n’y a plus de fournisseur de tresse en France. Nous nous sommes donc tournés vers les Espagnols.

NS : C’est une question de quantité de production ?

JCA : Effectivement. En Espagne, ce n’est pas difficile. Il y a deux pôles. Il y a Alicante dans le sud et Arnedo dans la Rioja à moins de quatre heures de route. Nous possédons un camion qui effectue la navette. Mon frère s’y rend deux jours par semaine. En fin de compte, c’est presque plus facile que de posséder une usine en Bretagne ou à Cholet. Enfin, çà permet de mettre un terme au débat de l’espadrille française ou espagnole : elle vient du Pays Basque, pour moitié situé dans les deux pays !

Le formage et les finitions : mise en forme et pressage final d'un modèle de chausson de type mule, garantissant le confort et l'ergonomie propre aux fabrications de l'entreprise.

NS : Si vous voulez bien, parlons maintenant du marché.

JCA : La donne a changé. Il y a trente ans, nous savions par avance quels étaient les modèles qui seraient demandés en saison par les revendeurs, il était facile de lancer la production de modèles basiques sans même avoir reçu les commandes. Une autre époque. Le produit n’a plus la même vocation qu’il y a 50 ans.

NS : Vous dites que le marché a changé. Comment anticiper désormais le rythme de production ?

JCA : Chaque année, nous savons que c’est un produit dépendant de la météo, nous pouvons un peu anticiper. Pour les modèles dit fantaisie, nous ne fabriquons que sur commande… ce qui  complique les prévisions notamment parce qu’il faut attendre les retours des salons professionnels de septembre et les commandes des représentants. En outre, ces nouveaux modèles nécessitent de nouvelles matières, il faut adapter l’outillage. Il faut aussi savoir que nous ne lançons aucune fabrication en hiver ; même si nous avons deux saisons, il n’y a qu’une saison de fabrication comme dans le temps.

NS : Quid de la concurrence ?

JCA : En France, nous n’avons pas vraiment de concurrent frontal. Le plus important existant s’adresse à la grande distribution, et ce n’est pas notre créneau.

NS : Et la haute couture ?

JCA : Cela reste très épisodique car c’est un domaine très volatile. Cette année, par exemple, nous n’avons pas été sollicités alors que nous avions fourni Inès de la Fressange trois années de suite. En revanche, nous travaillons régulièrement avec des marques de vêtements comme Saint-James qui propose des modèles plus permanents.

NS : On sait que le montage de qualité du fait-main est complexe, quelle est l’étape de fabrication que vous refusez catégoriquement d’automatiser pour préserver le côté artisanal ?

JCA : Chez nous, tout est presque cousu à la main même si ça devient compliqué. Presque, parce dans l’espadrille basique, nous avons deux fabrications : d’une part l’espadrille traditionnelle, entièrement cousue à la main, et d’autre part l’espadrille cousue machine dans l’usine de Messanges.

NS : D’accord, c’est une question de gamme.

JCA : En résumé, oui. Après, c’est la même solidité, ce sont les mêmes matières. Il faut dire que c’est lié aussi à la raréfaction de la main d’œuvre qualifiée. Par contre, tout ce qui est fantaisie reste entièrement cousu à la main.

L’assemblage traditionnel : geste technique et rigoureux, le montage manuel de la tige rayée sur la semelle en jute tressé, cœur du savoir-faire historique de la Maison de l'Espadrille.

NS : Nous avons un peu abordé le sujet du sourcing des matières premières. Comment garantissez-vous leur qualité et comment la garantir sans voir exploser les prix de vente ? Y-a-t-il des tensions sur les chaînes d’approvisionnement ?

JCA : Nous travaillons avec des partenaires espagnols de longue date qui connaissent nos besoins, notre exigence de qualité. Mon frère veille à cette continuité de l’autre côté de la frontière en visitant la production, en vérifiant le respect des standards. Comme je l’ai déjà souligné, cette proximité est un avantage. Nous constatons toutefois depuis deux, trois ans, une réduction des matières premières, aussi en Espagne… peut-être commettent-ils la même erreur que celle des Français avec quelques années de décalage… à savoir sous-traiter dans des pays à bas coût. Si cette tendance se confirmait, ce serait la fin du piquage. Ce qui est certain, c’est que pour nous, l’Espagne, c’est encore aujourd’hui la garantie de maitriser la gestion de la production, de réagir vite, de prendre les bonnes décisions.

NS : Parlons un moment de l’innovation. Vous avez réussi à rendre l’espadrille plus confortable, avec des innovations techniques comme les semelles amovibles, etc. Comment innove-t-on et le peut-on encore techniquement en 2026 sur un produit aussi traditionnel dont la structure n’a pas bougé depuis très longtemps ?

JCA : Nous avons toujours l’impression d’avoir fait le tour de l’espadrille, mais nous y arrivons toujours. Avec nos amis espagnols, nous avons monté récemment un nouveau procédé de la fabrication de la semelle qui a donné naissance à une nouvelle collection baptisée UTFlex, avec dépôt de brevet. La corde, c’est assez raide, et avec ce procédé, nous sommes parvenus à réaliser une espadrille flexible en lançant d’abord de petites productions bien sûr pour tester le concept.

NS : Concrètement, comment différencier au premier coup d’oeil une espadrille, Maison de l’Espadrille, d’une copie industrielle?

JCA : La différence de qualité se voit à vue d’œil, mais ce n’est pas cette concurrence qui est gênante. Certes, l’espadrille des pays asiatiques a par le passé pu causer une baisse des ventes. Aujourd’hui, ce sont plutôt les phénomènes de mode qui vont influer sur l’activité, par exemple l’arrivée d’un autre produit comme la Birkenstock. Tout cela est un peu cyclique…

NS : Combien de paires un artisan peut-il assembler en une journée dans vos ateliers ?

JCA : A Messanges, concernant l’espadrille traditionnelle, lorsque l’équipe est complète (moulage, couture, vulcanisation, etc.), nous produisons 600 paires par jour.

NS : Changeons de sujet. On parle beaucoup de la désertification commerciale du centre-ville, notamment dans les villes moyennes, celles qui sont vraiment très impactées. Quel diagnostic portez-vous sur la santé des boutiques de chaussures de proximité ? Y-a-t-il un message d’espoir ? D’ailleurs, quel est votre message d’espoir pour les détaillants qui luttent aujourd’hui? ? C’est quoi finalement la recette ?

JCA : La recette de la redynamisation réside certainement dans l’action des associations de commerçants en centre-ville en relation avec les mairies. Ces dernières vont par exemple décider de la gratuité du stationnement. Un commerçant seul ne peut animer le centre-ville, organiser des braderies, des animations, il faut l’énergie d’un groupement pour inciter la population à venir en centre-ville. Même le personnel en boutique est impacté par la politique de la ville en matière de stationnement ; certains employés sont obligés de louer un parking, d’autres se garent en périphérie et finissent le trajet à vélo. De moins en moins de monde vient en centre-ville quand çà devient « incirculable ». A Dax, par exemple, 22 000 habitants, nous n’aurons plus de magasin de chaussures fin 2026 : des deux institutions, l’une a fermé l’an dernier, l’autre ce sera le 31 décembre.

NS : Je crois qu’il faut que les commerçants pèsent, il faut qu’ils se réunissent, il faut qu’ils rencontrent les élus locaux, il faut qu’ils établissent des diagnostics, même qu’ils proposent des mesures.

JCA : Il faut aussi retrouver les grandes enseignes qui attirent du monde, qui sont le moteur de l’activité commerciale. Mais elles préfèrent s’installer en périphérie avec un parking gratuit. Résultat, vous observez tous ces commerces fermés ou en passe de le devenir. Ces enseignes ont quitté le centre-ville, et les clients sont partis avec elles.

NS : Comment aidez-vous concrètement aux revendeurs indépendants à faire face à la concurrence des grandes enseignes et du e-commerce ? Qu’est-ce qu’un fabricant comme vous peut offrir de plus à un commerçant aujourd’hui ? Vous me l’aviez dit en introduction, cette réactivité.

JCA : Oui, en effet. Quand ils ont besoin d’un réassort, les clients peuvent nous appeler, nous sommes là, nous les dépannons. Nous développons de la PLV, nous collaborons étroitement. Eux, sans nous, c’est compliqué. Mais nous, sans eux, on ferme. Quand un client appelle parce qu’il recherche un modèle particulier, nous le renvoyons vers un détaillant partenaire proche de chez lui plutôt que de l’envoyer sur notre propre site Internet. Le prix sera le même peu importe le canal.

NS : Justement, Internet et l’équilibre web-boutique, l’omnicanalité. Comment gérez-vous la cohabitation entre vos boutiques en ligne et vos revendeurs physiques pour éviter toute concurrence déloyale ? Vous l’avez dit, le prix est identique sur tous les supports.

JCA : En théorie, les détaillants disposent de cette liberté de fixation des prix. Nous avons un prix de vente conseillé, mais en fonction de la concurrence, parfois le prix peut varier. Avec l’espadrille et la pantoufle, il n’y a quand même pas une concurrence énorme comme pour la chaussure. La fabrication d’espadrilles, c’est une niche. Quand vous allez au salon à Toulouse, parmi tous les exposants, il peut y avoir 300 marques de chaussures, mais à peine 6 d’espadrilles et 6 de pantoufles.

NS : Vous êtes très fidèle aux petits chausseurs de centre-ville. Pourquoi restent-ils, selon vous, les meilleurs ambassadeurs de votre marque et les meilleurs remparts contre la crise du retail ?

JCA : Les salons nous ont beaucoup apporté. Le Crecendo et ses prédécesseurs, nous ont permis de rencontrer beaucoup de détaillants, d’échanger, d’être présents chez tous les plus beaux détaillants de centre-ville partout en France. Nous avons aussi construit le nom de la Maison de l’Espadrille et consolidé la marque grâce aux salons qui nous ont fait rentrer chez tous ces bons détaillants français. C’est grâce à la présence des détaillants qui nous ont acheté et qui ont mis en avant nos produits dans leurs vitrines que nous en sommes là aujourd’hui. Nous nous faisons confiance mutuellement.

Le travail de couture : piquage de la toile sur machine Pfaff, une étape de haute précision où la dextérité de l'artisan donne vie aux motifs colorés de la nouvelle collection.

NS : Quel retour vous font les détaillants sur le terrain ? Parce que de toute façon, ils doivent discuter, ils doivent vous faire des remontées. Quelle est leur plus grande inquiétude aujourd’hui ? C’est la disparition, je pense.

JCA : Oui, c’est çà, la désertification du centre-ville, le changement de comportement des clients, le manque de clients.

NS : Si vous aviez une baguette magique pour le commerce de centre-ville, quelle mesure prendriez-vous demain ?

JCA : Pour ramener du monde au centre-ville, il faut ramener le commerce qui draine du monde au centre-ville, des locomotives, et pas seulement de très grandes enseignes, même si elles sont nécessaires, et pas seulement du vêtement ou de la chaussure, des commerces de bouche aussi. Parfois, çà a des inconvénients comme à Bayonne, mais au final la fréquentation de Bayonne est énorme, parfois même excessive quand la ville organise la foire au jambon, les fêtes de Bayonne, etc. Tout est une question de sélection des animations, car il peut y avoir une fréquentation importante, quand il s’agit de festivités importantes, et bien souvent, le trafic ne profite pas aux commerces de centre-ville.

NS : Proposez-vous des exclusivités ou des séries limitées pour aider les boutiques de centre-ville à se démarquer du web ?

JCA : Non, parce qu’en fin de compte, notre collection, est déjà axée détaillants.

NS : En effet, votre double casquette marque/détaillant doit vous aider énormément…

JCA : Posséder nos propres magasins nous a certainement permis d’évoluer dans le bon sens grâce aux remontées directes des besoins clients. Quand nous voulons tester une idée, un prototype, nous créons 12 paires, nous les insérons en boutique, sur un pied ou une caisse. Et nous savons tout de suite ce qui plait ou non, ce qu’il faut modifier.

NS : Sur l’image de marque de la Maison de l’Espadrille, beaucoup de choses ont déjà été dites. Comment la marque est-elle perçue, comment se projette-t-elle ? La modernisation, le rajeunissement forment une vraie tendance. Comment avez-vous réussi à rajeunir l’image de l’espadrille pour séduire la génération Z, c’est-à-dire celles de ceux qui sont nés de 1990 à 2010, sans perdre la clientèle historique qui cherche juste une chaussure de confort ?

JCA : Nous avons toujours gardé le basique, les modèles des années 1960, pas tous évidemment, mais la partie basique nous l’avons conservée. Pour essayer d’intéresser les jeunes, il faut lancer de nouvelles collections, en collant à la mode… Nous travaillons actuellement sur pas mal de nouveaux produits. Les premiers prototypes sont sortis, notamment avec la semelle souple. Nous testons des couleurs, c’est en cours de développement pour une sortie l’année prochaine. Objectif, reconquérir un public plus jeune. Placer les innovations la première fois, c’est compliqué. Après, quand elles commencent à se voir en vitrine, çà prend. Encore une fois, les salons jouent un rôle important dans le lancement, car tous les détaillants s’y retrouvent, prennent les produits en main, discutent de leurs ventes et peuvent s’influencer les uns les autres dans le choix des collections et donc des nouveaux modèles.

NS : Expliquez à nos lecteurs, le phénomène des licences. J’ai vu vos nombreuses collaborations. Donc, comment choisissez-vous ces partenariats, pour ne pas dénaturer l’image de la maison ? Je suppose que ces modèles aident les détaillants à dynamiser leurs vitrines ? Quelle est la stratégie derrière ? Pourquoi ces partenariats ?

JCA : C’est un vrai succès pour les pantoufles. Sur les espadrilles, nous avons essayé et cela n’a pas du tout fonctionné. Il y a quelques années, j’ai récupéré des visuels sur Internet sans vraiment demander d’autorisations spéciales et le succès fut rapide, çà a pris une certaine ampleur à tel point que nous vendions des milliers de paires. Jusqu’au jour où c’est passé à la télé, sans que nous le voulions dans l’émission « Recherche appartement ou maison » avec Stéphane Plaza qui arrivant dans une maison, remarque nos pantoufles fantaisies dans un coin… Dans la foulée, les services juridiques de Canal Plus et M6, exploitant la marque concernée m’ont téléphoné, non pas pour me poursuivre pour l’usage de son image mais pour proposer une collaboration. C’est de là que tout est parti, Astérix, Zorro, Lucky Luke, Louis de Funès, Les Gendarmes à St Tropez, etc.

NS : La licence la plus difficile à adapter techniquement ?

JCA : Nous avons négocié des accords commerciaux en bonne et due forme, qui sont il est vrai plus compliqués quand ils concernent les films, car les ayants droits sont multiples. A contrario, les licences BD sont plus faciles à négocier. Astérix par exemple, c’est à Paris chez les éditions Albert René, avec une seule interlocutrice qui gère la licence.

La ligne de production : ligne de presses mécaniques au cœur de l’atelier, indispensable pour assurer la liaison thermique et la robustesse entre la semelle de corde et le caoutchouc.

NS : Finissons ce tour d’horizon de la Maison de l’Espadrille par l’export. Vous exportez-vous bien sur le marché mondial ? Vos produits font-ils rêver à l’étranger ? Et si oui, avez-vous des marchés prioritaires ?

JCA : Comme en France, il y a un phénomène de mode. Des périodes fastes succèdent à des périodes creuses. En ce moment, nous sommes dans une période de faible exportation. Le Japon, pour prendre un exemple, a été un gros marché, nous y avons d’ailleurs toujours des clients, mais comme globalement à l’export, nos ventes se sont tout de même contractées. Pour rencontrer nos clients étrangers, nous exposons au Micam, c’est le dernier salon international majeur. Nous retournons cette année au Riva Schuh à Riva del Garda en Italie, très international aussi. On y rencontre beaucoup d’espagnols, tous les pays de la chaussure, beaucoup de fabricants, d’agents des fabricants. De très grandes marques s’y rendent pour le sourcing, les tendances.

NS : Projetons-nous un instant dans le futur. Quels sont vos objectifs ?

JCA : Aujourd’hui, le marché est compliqué. Notre ambition est de nous maintenir, de consolider nos acquis plus que de nous développer encore, ce qui nécessiterait de nouveaux investissements. Ce qui ne nous empêche pas de créer de nouveaux produits, de faire évoluer notre offre.

NS : Pour conclure, un petit questionnaire auquel vous devez répondre rapidement et spontanément.

Plutôt Espadrille unie ou à motifs ?

Unie.

Votre licence coup de cœur parmi toutes vos collaborations ?

Les gendarmes à Saint-Tropez. C’est celle qui plaît le plus.

L’espadrille : avec ou sans chaussettes ?

Sans !

Votre ville de cœur pour flâner en espadrilles ?

Hossegor.

Le plus grand défi pour un fabricant aujourd'hui ?

Pouvoir continuer à produire des espadrilles de manière authentique.

Si la Maison de l'Espadrille était un plat ?

Le Ttoro, à prononcer tioro, c’est une soupe de poisson un peu comme la bouillabaisse marseillaise.

Votre message aux détaillants qui lisent cette gazette ?

Conservez du courage pour passer cette petite période compliquée.

NS : M. Arauzo, merci infiniment d’avoir pris le temps de partager votre expérience et votre vision du marché.